La séquestration du carbone par le « biochar »

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Le carbone circule dans notre système
planétaire par plusieurs interactions extrêmement complexes et complètes, dont
chacune d’entre elles a fait connaître à plusieurs étudiants au doctorat des
nuits blanches interminables. Ça ne date pas de l’époque de notre inquiétude
par rapport aux gaz à effet de serre, mais c’est certain que depuis les années
1990, on entend plus souvent parler du dioxyde de carbone (le fameux CO2) dans
l’atmosphère.
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En vérité, le carbone, un des
atomes composant le CO2, est présent partout. C’est la base de la structure de
la matière vivante sur Terre, des hydrocarbures (d’où la raison pour laquelle
quand on en brûle, il s’échappe du dioxyde de carbone), etc. Par contre, il
existe quatre principaux systèmes de succion du CO2 : la biosphère (le
vivant), l’hydrosphère (l’eau), l’atmosphère (ça, on le sait) et finalement, la
géosphère : le sol et ses composantes, dont les hydrocarbures que l’on
extrait. C’est la principale source vers laquelle on pourrait, à long terme,
stocker du dioxyde de carbone, à mon avis. EnCana a
déjà lancé un projet
pilote qui injecte le CO2 dans le sol, pour en retour pouvoir extraire du
pétrole plus facilement dans le sol. C’est un système très basique; l’IEA (International Energy Agency) estime qu’il coûterait 100 $/t d’envoyer une
tonne de dioxyde de carbone dans l’atmosphère pour la transférer dans le sol.
En plus de cela, une telle technique ne reçoit même pas l’appui de groupes
environnementaux, comme Greenpeace.
Le fait que cette séquestration de carbone serve à pomper plus de combustibles
qui vont émettre plus de carbone joue un peu contre EnCana
(une compagnie de gaz naturel).
Le biochar
Il existe d’autres méthodes plus
efficaces et moins coûteuses de séquestrer le carbone atmosphérique dans le
sol. L’une de ces techniques date d’environ 7,000 ans, malgré qu’à l’époque,
elle avait une toute autre utilité : l’utilisation du « biochar ». Le terme s’emploie aussi en anglais, mais
il est aussi proposé de l’appeler « charbon vert ». Le biochar est le résidu solide issu de la combustion
partielle de la matière organique lors de la pyrolyse. Je vous ai perdu?
Attendez, les explications s’en viennent.
La pyrolyse est un phénomène qui
se passe dans un milieu pauvre en oxygène. En gros, c’est le traitement
chimique de la matière organique sous l’effet de la chaleur (400 à 1000
degrés), qui transforme la matière organique. La pyrolyse est utilisée pour
fabriquer du PVC ou du coke
(pas celle que l’on sniffe ni le breuvage) à partir du charbon. Ce coke est
nécessaire dans l’industrie de l’acier, afin de réduire le fer lors de sa
transformation en acier. Lorsque l’on effectue la pyrolyse de matière végétale,
deux produits sont générés : le syngas, qui est
un mélange gazeux de dioxyde de carbone et d’hydrogène, et le biochar. On peut aussi utiliser la pyrolyse pour faire du
charbon de bois, dans d’autres circonstances. Le syngas
peut être utilisé ensuite pour générer de l’énergie.

Source : Flickr
Le
biochar est particulier, et il faudra que j’explique
dans les quelques centaines de mots qui suivent comment cela fonctionne, et ce,
sans vous endormir.
Le biochar
est issu de matière organique des plantes. Comme je l’ai spécifié, la biosphère
contient du carbone. On sait que les plantes peuvent, sous certaines
conditions, absorber du carbone contenu dans l’atmosphère. C’est pourquoi on
considère le reboisement comme une source importante d’absorption de carbone
qui réduit le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère. Or, à un certain
âge, les plantes relâchent naturellement le carbone qu’elles contiennent sous
forme de CO2 dans l’atmosphère (en gros, elle respire). C’est pourquoi il y a
de lourds débats scientifiques qui tendent à savoir si la forêt amazonienne
absorbe ou émet du dioxyde de carbone. Le CO2 est aussi émis lors de feux de
forêt.
Une façon de capturer ce carbone
est via la pyrolyse. Une fois que l’on coupe une plante (et avant que son stade
de respiration ne commence), la pyrolyse relâcherait une partie du dioxyde de
carbone qu’elle contient (dans le syngas), mais une
bonne partie du carbone que contenait la plante resterait stockée dans le
résidu solide, le biochar. Ce biochar
peut ensuite être incorporé dans les sols lors des labours, afin que la
géosphère (le sol) puisse absorber le carbone, plutôt que celui-ci ne s’échappe
dans l’atmosphère. On estime que le carbone séquestré par le biochar reste dans le sol pendant quelques siècles, voire
quelques millénaires. Au total, en tenant compte du cycle de la plante qui a
absorbé le carbone, de la quantité de carbone réinjectée dans le sol et dans
l’atmosphère, cette méthode de pyrolyse est la seule façon au monde qui
permette de créer des combustibles (l’hydrogène) par un procédé qui réussit à
dégager moins de gaz carbonique dans l’atmosphère qu’il n’en a été nécessaire
pour créer le combustible. Donc, la technologie du biochar
va au-delà du “neutre en carbone ”; c’est une technologie « négative
en carbone » qui retire du CO2 contenu dans l’atmosphère, et ce pendant
une longue période de temps.
Le biochar
est habituellement brûlé pour obtenir de l’énergie en ce moment. Cela donne de
très petits rendements, mais ça fournit de l’énergie. Le défi restant est
d’expliquer pourquoi il pourrait être plus utile, à long terme, de ne pas
l’employer pour générer de l’énergie, mais bien de l’injecter dans les sols.
Pourquoi injecter le biochar dans les sols
C’est une question importante.
Oui, en soit, l’idée que ce biochar puisse séquestrer
de grandes quantités de carbone en l’injectant dans le sol est intéressante,
mais les septiques pourraient douter des bienfaits d’une telle idée (et de son
économie). Heureusement, le biochar fait bien plus
que cela. On estime que l’injection du biochar dans
le sol date de 7 000 ans et aurait été un fertilisant pour les sols au Brésil
de type Terra
preta de Indio (Terre
sombre des Indes - en Portugais), une terre noire et très fertile. La
nouvelle a fait fureur au XIXe siècle, quand on a
avancé que des “sauvages” d’Amérique du Sud auraient
pu, il y a quelques millénaires, avoir employé des techniques avancées de
fertilisation, mais il semblerait que ce soit vrai. On estime que cette
fertilisation aurait changé les propriétés du Terra preta,
un sol trouvé dans certaines régions et qui aurait une profondeur de 1 à 2
pieds. Des analyses ont montré que le contenu en azote et en phosphore était 2
fois plus élevé que les sols de la région, et que sa couleur noire témoigne en
soi de son contenu en carbone très élevé (qui favorise la fertilisation). La
productivité de ces sols est, toutes plantes confondues, deux fois plus élevée
que les autres sols de la région. Les papiers abondent de plus en plus pour
confirmer que les peuples de l’époque produisaient leur engrais par un procédé
de pyrolyse, en brûlant du bois sous une montagne de boue et en enfouissant le
produit de la combustion dans le sol; en gros, en produisant du biochar par une méthode des plus primaires.
Il est estimé que le sol Terra
Preta contient 250 tonnes de carbone par
hectare. Un sol conventionnel en contient 100t/ha. Si on y faisait pousser une
forêt d’un écosystème tropical, un sol conventionnel, en plus de la biomasse
qu’il contient, ne séquestrerait pas 250 tonnes de carbone par hectare. C’est
un bon indice sur les vertus de séquestration du carbone du biochar
et parce que celui-ci a une structure plus solide (il est oxydé lors de la
pyrolyse) que la matière organique, et relâche son CO2 plus lentement.
En fait, lorsque le biochar est incorporé dans le sol, il change les
propriétés du sol. En premier lieu, il aide à la fertilisation et à conserver
les nutriments; avec le mouvement de l’eau, les nutriments (issus des engrais)
se rendent sous la zone des racines des plantes, qui ne peuvent plus les
absorber. Le biochar permet aussi de réduire les
pertes de nutriments par ruissellement (le mouvement des eaux à la surface su
sol après une pluie). Ces deux propriétés sont aussi communes au compost. En
gros, le biochar est en soi un engrais très faible
pour enrichir un sol, mais il aide celui-ci à conserver ses nutriments et à les
rendre disponibles pour les plantes.
Les inconvénients
Il existe néanmoins plusieurs
inconvénients à l’utilisation du biochar. Le premier
vient de l’image; il est dur d’expliquer aux gens que l’emploi d’un produit
similaire au charbon de bois rend les sols plus fertiles et est « négatif
en émissions de gaz carbonique ». On vous traiterait de con.
Le second problème, plus sérieux,
est économique. Sans tenir compte de subventions, l’implantation d’un tel
procédé nécessiterait que le prix du carbone à la bourse soit de 37 $/t.
La bourse de Chicago estime que les crédits actuels sont de 4 $/t de CO2.
On estime par contre que ce prix pourrait monter de 25 à 85 $/t d’ici
quelques décennies, et bien sûr, il n’est pas exclu que les coûts de production
diminuent, ou que l’on tienne aussi en compte du potentiel de fertilisation de
son intégration dans le sol.
Le troisième problème vient quant
à la difficulté de vendre une idée de séquestration de carbone. Selon le
protocole de Kyoto, pour qu’une technologie soit reconnue au niveau de ce
protocole comme une source d’absorption de carbone, il faut fournir des outils
capables de calculer les émissions de CO2 empêchées et avoir des appuis solides
dans la recherche et la littérature universitaire. D’ici quelques années, cela
s’en vient; la revue Nature a d’ailleurs publié deux articles sur le biochar ces deux dernières années*.
Le dernier problème vient des
propriétés du biochar. Celui-ci est composé de
particules fines et légères qui sont donc très volatiles. L’incorporation du biochar dans le sol, pour être efficace, doit donc se faire
par labourage. Malheureusement, le labourage est une activité qui est très mal
vue par les environnementalistes, car elle utilise de la machinerie lourde et
qu’elle oxyde le sol, relâchant donc du CO2 contenu dans la géosphère.
Plusieurs pays subventionnent le fait de laisser un sol agricole sans labour.
Par contre, il faut tenir compte du fait que de convertir toute la surface
agricole des États-Unis en sol sans labour ne permettrait de séquestrer que
3,6 % des émissions par les combustibles fossiles dans ce pays. Utiliser
les résidus forestiers de 200 millions d’hectares (il faut s’entendre que ce
n’est quand même pas une petite surface) pour effectuer de la pyrolyse,
produire de l’énergie et enfouir le biochar dans le
sol permettrait d’en séquestrer 10 %.
Le biochar
est assez particulier et on commence à peine à l’entrevoir comme source de
séquestration de carbone atmosphérique. C’est un concept très complexe, qui
tient en compte de la dynamique des sols, de la thermodynamique et de concepts
biologiques avancés, en plus d’agir avec la biochimie en général. Par contre,
son potentiel est prometteur; grâce à cela, la pyrolyse est la seule manière de
créer un carburant qui, globalement, n’émet pas de CO2 dans l’air, mais en
retire. Les milieux universitaires dans le domaine de la science des sols
parlent déjà de la « black revolution», une
révolution pour l’environnement et qui, ils l’espèrent, pourrait avoir un effet
qui soit digne d’être cité à côté de la « green revolution»
des années ‘70 en agriculture (à défaut d’y être comparable). C’est une façon
de faire qui répond à nos craintes actuelles, soit celles environnementales, et
pourrait augmenter les rendements agricoles, et donc répondre à nos besoins en
nourriture.
*Deux sources utiles sur Nature:
Black is the new green,
Nature, vol. 442, 10 août 2006
A handful of carbon,
Nature, vol. 447, Mai 2007
Écrit par : Maxime Ouellet-Payeur (Manx)